Martine Leibovici

Hannah Arendt : la judéïté comme expérience

Mis en ligne le 06 06 2017

A la question : « Qui êtes-vous ? », Hannah Arendt répondait : « une Juive. »  Pourtant, sa vision séculière du judaïsme, ses positions sur le sionisme, sur l’antisémitisme, sur le procès Eichmann, lui ont valu le soupçon de ne pas « aimer le peuple juif ». La philosophe Martine Leibovici éclaire au contraire combien la judéité fut au cœur de sa vie et de sa pensée.

Entretien mené par Aurore Mréjen, docteur et chercheuse en philosophie, auteur de La Figure de l’homme. Hannah Arendt et Emmanuel Levinas (Ed. du Palio, 2012) et de « Hannah Arendt et le procès Eichmann : la controverse », documentaire radio pour “La Fabrique de l’Histoire“, France Culture, 7 mai 2013.

Verbatim  (début de l’entretien)

Aurore Mréjen : Quand, on demandait à Hannah Arendt : « qui êtes-vous ? », elle avait coutume de répondre : « une Juive ». C’est ce que vous rappelez, Martine Leibovici, dans l’un de vos livres Hannah Arendt, une Juive. Pourquoi ce titre et que signifie pour Arendt l’appartenance au peuple juif ?

Martine Leibovici : Ce titre est venu d’un texte d’Arendt, publié dans Vies politiques, qui reprend son discours de réception en 1958 du prix Lessing à Hambourg. Revenant de façon rétrospective sur son histoire – et se retrouvant en Allemagne pour recevoir un Prix - elle tient à rappeler que, pendant de nombreuses années, quand on lui posait la question : « qui êtes vous ? », elle répondait : « une Juive ». Elle précisait immédiatement que c’était la seule réponse possible pour prendre acte de la réalité de la persécution. En cela, elle reconnaissait son appartenance à un groupe qui l’avait forcée à l’anonymat. En lisant ce texte, je me suis dis qu’il y avait là quelque chose de central pour comprendre la judéité d’Arendt.

Pour l’expliquer, signalons d’abord que, à propos d’Arendt, on parle de judéité et non de judaïsme. Par “judéité“, on peut entendre une expérience liée à une situation spécifique de l’histoire des Juifs dans les divers pays où ils vivaient, c’est-à-dire une expérience qui a à voir avec l’émancipation des Juifs et les ambiguïtés, les équivoques, dans lesquelles les Juifs ont été placés du fait de cette émancipation.

L’émancipation des Juifs en Europe, qu’est-ce que cela a été ? Aux alentours des XVIIIè-XIXè siècles, un certain nombre de pays ont reconnu aux Juifs l’égalité des droits avec leurs autres citoyens : égalité des droits civils, et ensuite politiques, qui concernaient les individus un par un. Mais du coup, ce qui ne trouve pas de statut dans ce système d’émancipation, c’est le fait que les Juifs n’étaient pas seulement des individus juifs mais aussi un groupe, un peuple avec des traditions, avec des habitudes, des façons de vivre. Dans la problématique de l’émancipation, le groupe juif ne trouve pas de statut. Celui-ci continue d’exister mais il n’est reconnu que comme religion, de même que l’est la religion protestante ou catholique dans les pays émancipateurs. Il reste donc des liens, des relations spécifiques entre les Juifs qui ne trouvent pas de formulation dans la problématique de l’émancipation. Les Juifs qui ont accepté avec enthousiasme l’émancipation, se retrouvent reconnus comme Juifs en tant qu’appartenant à une religion, tout en subissant l’injonction à devenir comme tout le monde. L’émancipation, qui est une égalité de droits, s’accompagne d’une exigence de devenir comme les autres, donc de ne plus être reconnaissables comme des Juifs. Ceux qui entrent dans l’émancipation sont pris dans cette injonction contradictoire. Et ce quelque chose de juif qui continue n’a plus de symbolisation : la judéité devient quelque chose de mystérieux, devient un problème personnel.

A. M. : Pourriez-vous préciser la distinction que vous faites entre la judéité et le judaïsme d’Arendt ? Est-ce que d’une certaine façon le judaïsme ne pourrait pas aussi constituer une clef pour comprendre son œuvre ? Voyez-vous par exemple des traces de l’Ancien Testament ou du Talmud dans ses références ?

M. L. :  Il faut être clair là-dessus : il n’y a pas de pensée juive chez Arendt. La Torah et le Talmud, ne sont pas pour elle des sources de travail. Elle ne travaille pas ces textes là. La pensée d’Arendt est une pensée radicalement séculière, c’est-à-dire qu’elle veut interpréter les événements politiques, y compris ceux qui arrivent aux Juifs, en termes non-religieux, en termes séculiers. Ceci ne l’empêche pas de revenir sur les ambiguïtés de l’émancipation. Elle remarque qu’au moment de l’émancipation, un certain nombre de Juifs ont abandonné d’une manière radicale toutes les traditions religieuses, mais ce n’est pas pour autant qu’ils se sont donné le moyens d’interpréter correctement leur propre situation dans le monde . Les points de repères que les Juifs avaient par la tradition, c’est-à-dire le rapport à l’élection, et le rapport au messianisme, leur donnaient des cadres d’interprétation d’u monde qu’ils ont complètement évacués par la suite. Arendt pense que la sécularisation, aux alentours des XVIIIe-XIXe siècles, s’est faite en réalité dans les termes chrétiens. Elle appelle de ses vœux à une sécularisation des traditions juives mais dans des termes qui ne soient pas nécessairement les termes dans laquelle la sécularisation s’est faite au sein du christianisme.

Elle a par exemple une approche critique de la “pseudo-sécularisation“ qui s’est faite chez certains Juifs de la notion d’élection. La notion d’élection lui paraît, dans la tradition, toujours liée au messianisme, c’est-à-dire en vue de la rédemption de l’humanité entière – ce qui est effectivement conforme au judaïsme. Mais quand  l’élection est coupée de la dimension d’universalité, elle peut devenir un chauvinisme, une conscience de soi comme étant le sel de la terre, etc. Arendt est très critique sur cette pseudo-sécularisation de l’élection.

 

 

 

 

 

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Martine Leibovici est philosophe, maître de conférence émérite (HDR) à l’Université Paris Diderot (Paris 7) où elle a enseigné la philosophie politique.

Chercheuse au LCSP (Laboratoire du Changement Social et Politique, Paris Diderot) elle est spécialiste de la pensée de Hannah Arendt, à laquelle elle a consacré plusieurs ouvrages. Ses travaux portent plus généralement sur le totalitarisme, la modernité juive et les textes autobiographiques écrits dans les situations de transfuge, d’entre-deux ou d’être-paria.

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