Emmanuelle Lépine

L’impossible récit des victimes de traumatisme psychique 

Mis en ligne le 23 04 2017

Emmanuelle Lépine est psychologue clinicienne, spécialiste des syndromes post-traumatiques. Elle décrit le silence et la solitude qui enferment les victimes de traumatismes comme les survivants des attentats. Mais aussi leur volonté de « continuer à appartenir à la communauté des vivants ».

Entretien mené par Véronique Brocard

Verbatim ( début de l'entretien)

Véronique Brocard : Vous êtes psychologue clinicienne, spécialiste du stress post-traumatique et de la  gestion des situations difficiles, c’est à dire des situations individuelles, collectives. Vous êtes face à des décès, des suicides, des tentatives de suicides, des accidents, des agressions, des attentats également. Des situations de stress multiples. Vous vous êtes occupée, entre autre de toutes vos occupations, des victimes des attentats du 13 novembre dernier et des attentats de 95. Vos interventions sont dans tous les milieux, là où a été mise en place ce qu’on appelle une prise en charge post-traumatique. Avant d’aborder cette question dans le fond, peut-être faudrait il redéfinir ce qu’est le traumatisme. On l’emploie de façon commune et peut-être qu’en matière clinique c’est tout à fait différent.

Emmanuelle Lépine: Effectivement, aujourd’hui, on mélange un peu le terme général qui est ce qui est traumatisant - on pourrait dire, j’ai eu une altercation avec un ami et cela m’a traumatisé, j’ai eu une grosse peur, cela m’a traumatisé-  et la définition clinique, médicale, du terme du traumatisme psychique qui recouvre toutes les situations de confrontations à la mort, comme étant une mort possible ou réelle, dont on est témoin par exemple, avec un élément de surprise très important. L’idée de l’élément de surprise est caractéristique du traumatisme psychique puisque c’est cela qui fait effraction dans le quotidien de la personne, dans la normalité de la vie de la personne.

V.B. : Donc cela veut dire qu’une maladie n’est pas un traumatisme au sens psychique.

E.L. : L’annonce d’une maladie, l’annonce d’un cancer ou quelque chose comme cela, c’est traumatisant parce cela fait extrêmement peur, parce qu’on se dit qu’on pourrait mourir, parce qu’on se dit que la personne qu’on aime pourrait mourir voire va mourir, mais ce n’est pas traumatique au sens médical du terme. Ce qu’on définirait comme traumatique, les événements qu’on pourrait définir comme traumatiques, ce sont évidemment  les attentats, c’est un braquage, c’est un accident de voiture grave ou pas. Il n’y a pas forcément nécessité que les gens aient été blessés physiquement. Il faut à un moment donné qu'on vive une situation dans laquelle on se dise : ma dernière heure est venue. Il peut y avoir des situations de traumatismes psychiques à répétitions. Les personnes qui sont victimes d’actes de torture par exemple. Ce sont des gens qui vivent des situations de traumatismes à répétitions. Les personnes qui ont été dans les camps de concentration ont vécu des situations traumatiquees à répétitions. Etre dans un camp de concentration n’est pas forcément en soi un événement traumatique. C’est un événement à l’intérieur du camp de concentration qui pourrait être traumatique, ou des évènements qui pourraient être traumatiques.

V.B. : Si je comprends bien, il faut qu’il y ait un accroc dans son quotidien, quelque soit l’environnement du quotidien.

E.L. : Voilà. Avec une notion plus forte que l’accroc puisque parce que c’est la bascule dans l’horreur. Psychiquement, on est formaté pour pouvoir vivre en sécurité, sinon on ne peut pas traverser la rue, on ne peut pas envoyer nos enfants à l’école tout seuls. Si on pense que notre monde est un monde trop dangereux, on ne peut plus rien faire, on ne sort plus de chez soi. Ce qui nous permet d’avancer et de faire des choses, c’est que l’on se vit relativement en sécurité même si on peut avoir conscience des dangers qui nous entourent. Le traumatisme psychique, c’est l’effraction de cette sécurité psychique. Tout d’un coup dans un monde que l’on contrôle à peu près, que l’on connaît, sur lequel on a une prise, tout d’un coup on n’a plus de prise, on bascule dans l’horreur, et la mort est la seule issue possible à ce moment là. La phrase classique de quelqu’un qui a vécu une situation traumatique c’est « je sais que je vais mourir ». Ce n’est pas « j’ai cru que j’allais mourir » mais « je sais que je vais mourir », ou « je savais que mon collège ou mon ami allait mourir ». C’est la certitude absolue de la mort dans une situation très violente et très brutale.

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EXPERIENCE PROFESSIONNELLE

CREATION ET MISE EN PLACE DE DISPOSITIFS DE SOUTIEN PSYCHOLOGIQUE ET DE PREVENTION DES RISQUES PSYCHOSOCIAUX

DEPUIS 2004 DIRECTRICE CLINIQUE AU SEIN DE CABINETS SPECIALISES DANS LA PREVENTION DES RISQUES PSYCHOSOCIAUX

Cabinet TECHNOLOGIA (Depuis 2012)

- Animation d’une équipe spécialisée dans les missions dites complexes (conflits avec situation de blocage, suicides …)

- Intervention en conseil auprès des directions et auprès des salariés pour résoudre des situations sensibles

- Accompagnement paritaire des entreprises pour la mise en place de dispositif de prévention.

Cabinet ELEAS (2004- 2011)

- Création du cabinet et participation à la mise en place d’une stratégie conciliant efficacité des organisations et prévention en matière de gestion et de prévention des risques psychosociaux

- Recrutement et animation d’un réseau de psychiatres et de psychologues (formation et supervision du réseau)

- Organisation et mise en œuvre de missions d’assistance et le conseil opérationnel aux organisations dans la gestion d’évènements graves. (ex : braquages, accidents graves, suicides ou tentatives de suicides…)

DE 1994 A 2004 MINISTERE DE L’INTERIEUR – DIRECTION GENERALE DE LA POLICE NATIONALE / PREFECTURE DE POLICE

- De 1997 à 2004. Responsable du Service de Soutien Psychologique Opérationnel de la Préfecture de Police de Paris.

- Création et mise en place du service d’urgence 24h/24 pour les policiers blessés psychiquement dans l’exercice de leur fonction.

- Gestion d’une équipe de psychologues

- Mise en place d’un réseau de partenariat

- Interventions de terrain (accidents, suicides, décès en service, …

- De 1994 à 1997 Création et mise en place du service de soutien psychologique opérationnel sur le plan national.

- Interventions d’urgence lors de situations traumatiques.

- Débriefings de groupe et consultations individuelles.

- Conseils institutionnels aux chefs de service.

- Formations et supervision d’équipe sur thème tels que traumatisme psychique, mort, suicide, violence, gestion des conflits...

ADOLESCENTS ET CONTEXTES FAMILIAUX DIFFICILES :

Depuis novembre 2006 HOPITAL CHARCOT (PLAISIR - 78) - GROUPE ERIC (EQUIPE RAPIDE D’INTERVENTION ET DE CRISE)

- Gestion de situation d’urgences psychiatriques (tentatives de suicide, décompensation

psychotique, passage à l’acte des adolescents, …)

- Consultations en thérapie familiale

- Animation de groupes de parents dont les enfants sont partis en Syrie

Depuis janvier 2002 ASSOCIATION « LES AMIS DE LA RUE »

- Supervision d’équipe

- Entretiens psychothérapeutiques avec les adolescents SDF.

1991-2001 MINISTERE DE LA JUSTICE - ADMINISTRATION PENITENTIAIRE

MAISON D’ARRET DU VAL D’OISE ET DE BOIS D’ARCY (OSNY)

- Suivis thérapeutiques individuels des mineurs et jeunes majeurs incarcérés.

- Thérapies familiales.

- Travail institutionnel avec toute l’équipe du Centre Jeunes Détenus (surveillants, C.I.P.,professeurs).

FORMATION :

2002 DIPLOME DE FORMATION DE FORMATEURS DE L’ASSOCIATION EUROPEENNE DE THERAPIESFAM ILIALES - Formation de 4 ans avec le professeur ELKAIM.

1995 DIPLOME DE L’ASSOCIATION EUROPEENE DE THERAPIES FAMILIALES - Formation de 4 ans avec le professeur ELKAIM.

1995 DIPLOME D’UNIVERSITE sur les stress traumatiques. Université de médecine Paris V.

1993 DIPLOME D’UNIVERSITE sur la criminologie appliquée à l’expertise mentale. Université demédecine de PARIS V. Institut médico-légal.

1991 D.E.S.S. de psychologie clinique et psychopathologique. Ecole Des Psychologues Praticiens.

DIVERS :

Depuis 2014 Université Paris Dauphine, intervenante au Master : Management, Travail et

Développement Social

Depuis 2009 Université de médecine Henri Mondor, intervenante dans le DU de psycho traumatisme

Depuis 2014 Accompagnement à la prise en charge des familles à l’hôpital Marmottan

Depuis 2009 membre de la CUMP 78

Membre de l’Association de Langue Française d’Etudes du Stress Traumatique (ALFEST)

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