Élisabeth Roudinesco

Famille: la grande peur du désordre

 

Mis en ligne le 18 03 2017

Couples décomposés, fratries recomposées, sexualités et procréations diverses… fissurent-ils le socle de la parenté ? « La famille résiste à tout ! », répond Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, en décryptant les fantasmes et réalités dont se nourrit la révolution conservatrice d’aujourd’hui.

Entretien mené par Julie Clarini, rédactrice en chef adjointe du Monde des Livres.

Verbatim: début de l'entretien.

Julie Clarini : On pourrait commencer cet entretien avec ce qui s’est passé ces dernières années, la séquence politique qui nous fait croire qu’à nouveau la famille est un enjeu essentiel de la vie politique et sociale française avec l’opposition au mariage homosexuel, les grandes manifestations de la Manif’ pour tous et les réactions très hostiles à l’enseignement de la notion de genre à l’école. Qu’est-ce qui se cristallise entre le refus de la théorie du genre et les manifestations contre le mariage homosexuel ?

Elisabeth Roudinesco : Quand j’écris mon livre en 2002 sur la famille (La Famille en désordre, Fayard), la famille est au centre de tout. Freud invente la psychanalyse à partir de la névrose familiale de la fin du 19ème siècle. Puis avec le PACS, en 1997, il y a eu une très grande interrogation de ma part - jusqu’alors, j’étais pour la dépénalisation, je faisais partie des gens qui étaient pour l’émancipation des homosexuels -, mais là qu’est-ce que cela voulait dire : ce groupe maudit, les homosexuels, ne veut plus être ni Charlus, ni Proust, ni Oscar Wilde et veut se mettre en famille ? C’est-à-dire se normaliser là où ils avaient toujours été exclus ? Cette exclusion avec la dépénalisation était quand même une place assez forte puisqu’on ne les poursuivait plus. Pourquoi cette normalisation ? Et ça, c’est dès 97. J’ai compris que le PACS allait amener le mariage homosexuel, que c’était absolument inévitable. C’était une erreur de croire le contraire. Mais ma vraie question était : mais pourquoi ? C’est pour cela que j’ai écrit ce livre sur la famille. J’ai répondu à cette question, en interrogeant d’ailleurs beaucoup d’homosexuels, puis c’est vrai qu’on en avait déjà parlé avec Derrida qui voyait là un mouvement absolument inéluctable. Puisqu’on dépénalisait, puisque cela devenait une sexualité ordinaire, le désir de faire famille serait la suite de cela. Ce qui montrait la force absolument extraordinaire de la famille. Cela résiste à tout. Cela résiste à l’individualisation sociale, dans les sociétés qui deviennent de plus en plus individuelles, où il y a en effet une perte du sentiment collectif. La famille redevient le lieu de tout. Sauf que pour les traditionalistes, les conservateurs, les réactionnaires, l’idée d’y introduire les maudits, c’est à dire les pervers, les anciennement nommés par là leur a fait retrouver le vieux  phantasme de la fin du 19ème siècle d’où était née la psychanalyse, à savoir : il n’y a plus de famille. Si il y a quelque chose de nouveau qui s’y introduit, alors cela veut dire qu’elle va disparaître. Dans le phantasme de la fin du 19ème siècle, cela ne s’articulait pas autour des homosexuels mais il y avait cette idée que si les femmes travaillent - c’est toujours les femmes, les homosexuels ou les juifs - si les femmes travaillent, elles ne feront plus d’enfants et donc il n’y aura plus de famille. C’était aussi bête que ça. Là, c’était si les homosexuels font famille, à ce moment là, il n’y a plus de famille biologique. Simplement, on oublie que la famille n’est pas  seulement biologique entre les divorces, les familles recomposées, les adoptions, les procréations médicalement assistées...

Comment on en arrive à la question du genre ? Ces travaux existaient depuis Simone de Beauvoir et même un peu avant. Je pense que c’est Freud, même si ce n’était pas dit. Avec Freud et les anthropologues de la fin du 19ème siècle, on se rendait bien compte que la famille n’était pas que biologique, qu’elle était sociale, qu’il y avait du construit dedans. Et les travaux sur la construction ont introduit la question de genre à côté de celle de sexe. Pour redéfinir : la différence des sexes est biologique, la différence de genre, elle, est sociale, construite par les sociétés. Les premières études de genre avec Robert Stoller, le grand psychanalyste américain, c’était sur les  transsexuels. Robert Stoller qui a étudié les phénomènes de transsexualisme, devenu aujourd’hui transgenre, à savoir ce phénomène très particulier de qu’est-ce qui fait qu’un sujet a la conviction absolue d’être né dans un autre sexe  biologique. Ce ne sont pas des pervers, ni des homosexuels, c’est tout à fait nouveau. C’est une vraie conviction. Ensuite il y a eu tous les travaux américains qui ont fait du  genre le prima de la différence de sexes, d’où cette idée que la différence anatomique ou biologique est secondaire et que l’autre prime. Moi, je ne suis pas du tout d’accord avec ça. Pour la simple raison que cela risque toujours de devenir un dogme. Il peut y avoir un dogme du tout biologique, un dogme du tout construit. 

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Elisabeth Roudinesco est historienne de la psychanalyse et psychanalyste. Professeure associée à l’Université Paris 7 – Diderot, elle tient depuis 1991 un séminaire sur l’histoire de la psychanalyse, hébergé à l’Ecole Normale Supérieure depuis 2008. Elle est également l’auteur de nombreux articles et essais d’intervention dans le débat public, en particulier La famille en désordre, paru en 2002.


Née à Paris en 1944, Elisabeth Roudinesco est la fille d’Alexandre Roudinesco, qui était médecin, collectionneur d’art et ami de Paul Valéry, et de la neuro-pédiatre Jenny Aubry, qui fut une pionnière de la psychanalyse des enfants. Elle est aussi fille de l’effervescence intellectuelle des années 1960-70, formée par et parmi les plus grands représentants du structuralisme à l’Université de Vincennes, d’abord en littérature et sciences du langage (Roland Barthes, Michel Butor, Tzvetan Todorov), puis en philosophie et en histoire, avec Gilles Deleuze et Michel de Certeau, qui, le premier, l’oriente vers l’histoire de la psychanalyse. Elle suit également les cours de Michel Foucault, rencontre Lévi-Strauss et fréquentera assidûment les philosophes Louis Althusser et Jacques Derrida… et bien sûr le psychanalyste Jacques Lacan, qui fut un ami et confrère de sa mère. Elle-même suit une analyse avec Octave Manoni et sera membre de l’Ecole freudienne de Paris. C’est dire si sa généalogie intellectuelle est également celle d’une époque (voir son livre Généalogies) et c’est ce qu’elle ne cesse de creuser en relation avec sa connaissance approfondie de la psychanalyse.
Le centre de l’oeuvre d’Elisabeth Roudinesco demeure son travail colossal sur l’histoire de la psychanalyse, traduit en une quinzaine de langues. Elle l’a explorée de multiples manières : par l’histoire des idées, par la théorie, par la philosophie, par ses représentants et courants, par la politique même. Son Histoire de la psychanalyse, régulièrement rééditée (voir bibliographie), le Dictionnaire qu’elle dirigea avec Michel Plon, et ses biographies de Freud et de Lacan font autorité. Chercheuse et éditrice du corpus psychanalytique en France, elle est aussi une infatigable passeuse de connaissance comme enseignante, conférencière, essayiste, chroniqueuse.
Sa curiosité pour le présent achève de faire d’elle une intellectuelle engagée : elle a collaboré au Magazine littéraire, à Libération, aujourd’hui au Monde des livres, et intervient régulièrement dans les débats publics. Elle a plus d’une fois répliqué aux tentatives actuelles de biologisation des troubles psychiques et de disqualification de la psychanalyse : avec Pourquoi tant de haine ?, contre le Livre noir de la psychanalyse, paru en 2005, combat qu’elle doit réitérer contre Le Crépuscule d’une idole, de Michel Onfray en 2010. Ces analyses et prises de position forment l’autre partie de son travail. Depuis les débats sur la parité, puis le PACS, elle est une observatrice vigoureuse des questions qui touchent au statut des femmes, à l’homosexualité, au couple, à la filiation, à la procréation médicalement assistée (dès La Famille en désordre, paru en 2002) et elle est l’une des rares psychanalystes à interroger la tentation conservatrice de ses propres confères.   Chez elle, le savoir ne va pas sans passion de la discussion.

 

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