Eric Vuillard

L'art du récit en temps troubles

Mis en ligne le 03 02 2017

Les Conquistadores, la colonisation du Congo, la Grande Guerre ou la prise de la Bastille sont ses sujets littéraires. Si l’écrivain Eric Vuillard est passé de la poésie au récit inspiré de l’Histoire, c’est, dit-il, par souci de réalité. Avec une voix singulière, il cherche dans le passé de quoi nommer les inquiétudes du présent.

Entretien mené par Catherine Portevin, co-fondatrice des Archives du Présent.

 

Verbatim (début de l'entretien) :

Catherine Portevin : Éric Vuillard, vous êtes cinéaste et écrivain, vous êtes né en mai 68 ce qui ne s’invente pas et vous avez très tôt choisi l’écriture comme destin, peut-être, nous en parlerons. D’abord la poésie puis depuis une quinzaine d’années, le roman ou plutôt le récit avec une manière qui vous est propre de littéralement raconter l’Histoire. J’aimerais donc que vous parlions ensemble de cette place ambivalente de l’Histoire dans la littérature et de la manière dont votre travail éclaire la relation que notre époque entretient avec le passé. Alors pourquoi l’Histoire, comment êtes-vous passé, si cela s’est passé comme cela, de la poésie à l’Histoire.

Éric Vuillard : Ce que je vais vous dire est évidemment un petit peu rétrospectif. On fait tous cela pour les événements un peu importants de son existence, on se raconte une histoire a posteriori. Mon sentiment, c’est qu’au fond la poésie, en tous cas la prose poétique qui était la mienne, était occupée par quelque chose qui était avant l’Histoire. Je m’intéressais beaucoup à des textes finalement qui relevaient du mythe et le mythe a quelque chose d’infini au fond. On ne peut pas trancher avec le mythe, c’est un dialogue qui peut durer toujours. Et il m’a semblé d’abord pour des raisons qui  ne me regardent pas spécifiquement qu’à un moment de mon existence ce rapport-là compte tenu de la vie sociale dans laquelle je m’inscris comme tout le monde, ne convenait plus. Ne répondait plus à ce qui était en train de se produire, c’est à dire je crois à une réémergence de soucis collectifs et politiques auxquels l’Histoire, elle, répond bien davantage que le mythe puisqu’elle s’inscrit, inscrit la vie humaine, dans des évènements qui sont autant de manières de décider d’être pris, emporté collectivement. Et puis, c’est sans doute lié à ma vie à moi. J’écrivais sous forme poétique parce que tout simplement j’étais itinérant et la forme poétique, c’est la forme qu’on peut pratiquer quand on n’a pas de bureau, pas vraiment de lieu ou de chez soi et qu’on peut petit à petit collecter des bouts de textes et finir par fabriquer un livre. Ensuite, je me suis installé d’une certaine façon. J’ai une table, tout ce qu’il faut pour pouvoir écrire et du coup emprunter la voie du récit. Donc je crois que, pour des raisons à la fois personnelles et pour des raisons qui relèvent de l’époque dans laquelle je vis, tout à coup le récit s’est imposé.

L’Histoire, j’ai déjà répondu partiellement puisque j’ai déjà répondu que l’Histoire est liée aux évènements qui se sont réellement produits. Je crois que ce souci de réalité a aussi à voir réellement avec un changement d’époque. Il me semble que dans la littérature on pourrait trouver les séquences où un souci plus grand au fond de réalité, qui a pris des noms forts divers, pas seulement celui de réalisme - il se peut que le nom de romantisme soit aussi un souci de plus de réalité, où ce souci  revient -, ces moments soient liés à des crises politiques ou en tous cas à des situations de crises collectives, d’inquiétudes, d’angoisse collective avec souci de comprendre, donc du coup de ressaisir la réalité à nouveaux frais, de s’en emparer autrement. Je crois qu’aujourd’hui où le futur est en somme trouble, inquiétant, assez bouché, où l’on ne peut pas du tout comme à certaines époques, comme l’entre deux guerre par exemple où la montée du fascisme semblait très claire, on ne peut pas nommer ce qui va se passer aujourd’hui, on est dans une situation où nous sommes tous un peu démunis à cet égard. L’Histoire au fond n’est pas du tout un refuge, je crois qu’au contraire, elle est une façon de s’inquiéter de ce qui va se produire d’une autre manière, de chercher dans la réalité de ce qui s’est produit, pas forcément des comparaisons ou des causes, mais tout de même des début de causes, des fragments de solutions, en tous cas des faits, des événements et la réalité elle-même. Il me semble que c’est une chose importante et que c‘est à notre disposition et que je ne suis pas seul à le faire. Si bien que cela me paraît être un souci d’époque, quelque chose qui en somme nous appartient.

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Biographie

On peut retenir de sa date de naissance, le 4 mai 68, à Lyon, qu’Éric Vuillard s’est inscrit immédiatement dans l’Histoire, qui ne le lâchera plus. Si la poésie avait marqué son entrée en littérature, avec Bois Vert (2002) etTohu (2005), c’est dans le récit fondé sur des moments de l’Histoire qu’il va fonder et développer l’originalité de son écriture. Après la conquête du Pérou par Pizarro (Conquistadors, 2009), suivront la guerre de 14-18 (La Bataille d’Occident, 2012), la colonisation (Congo, 2012),  la conquête de l’Ouest américain (Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill, 2014) et, dernier récit en date, la prise de la Bastille (14 juillet, 2016).

Éric Vuillard s’est aussi illustré comme cinéaste, scénario et réalisation, avec L’Homme qui marche (2006), et Mateo Falcone (2008).

 

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