Pierre Joxe

Affaiblir la justice, c'est affaiblir le droit des pauvres.

Mis en ligne le 08 10 2015

Pierre Joxe, ancien ministre et ancien magistrat, fondateur du Parti Socialiste et compagnon de route de François Mitterrand, est devenu avocat pour défendre les plus faibles. Pour être fidèle à ses convictions et faire de la politique autrement. Il témoigne pour la justice des mineurs et la justice sociale, raconte les dysfonctionnements de ces juridictions mal aimées et dénonce les « injustices dans la justice ». 

Entretien mené par Véronique Brocard, journaliste, co-fondatrice des Archives du Présent.

 

Verbatim (Début de l'entretien). 

Véronique Brocard : Après avoir quitté le Conseil Constitutionnel en 2010, au lieu de vous arrêter, vous vous êtes lancé dans une nouvelle carrière et vous devenez avocat. Pourquoi ?

Pierre Joxe : Nouvelle carrière, je ne sais pas. En effet, je me suis inscrit au barreau. Mais je suis magistrat. J’ai été président de la Cour des comptes. C’était mon métier. Or, comme magistrat à la retraite, je pouvais m’inscrire au barreau, direct. Comme j’avais été horrifié par les lois Perben et Sarkozy, portant atteinte à l’ordonnance de 1945 sur la justice des mineurs, j’ai décidé d’aller voir ce que c’était de près. J’en ai sorti un livre qui, je pense, a informé beaucoup de gens sur quelque chose de très ignoré.

V. B. : Vous devenez avocat pour pénétrer dans les prétoires qui jugent les mineurs  pas parce que vous vouliez devenir avocat en soi ?

P. J. : Voilà. Je le suis devenu après avoir longtemps étudié. Pendant près d’un an, je n’ai fait que regarder. J’ai fait un véritable reportage. Pas seulement à Paris, à Créteil, à Nanterre, à Nantes, à Bordeaux. J’ai été dans quinze villes de France,  j’ai été en Espagne, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, aux États-Unis pour voir comment cette justice fonctionnait.  Et c’est après que je me suis convaincu que la justice des mineurs qui était un grand progrès, en son temps, était en voie de démolition. Alors, je me suis mis à plaider pour des enfants. Je continue à le faire de temps en temps. Ce n’est pas vraiment une carrière. Je le fais à temps très partiel.

V. B. : Et gratuitement.

P. J. : D’abord les avocats commis d’office ne sont pas bien payés. En plus, j’ai une retraite de haut fonctionnaire. Je ne me vois pas aller demander quelques dizaines d’euros à l’État pour faire quelque chose qui, au fond, est comme un devoir civique.

V. B. : Dans votre voyage, votre reportage sur la justice des mineurs, que constatez-vous ?

P. J. : D’abord je découvre. Parce que je connaissais un peu, ayant été moi-même magistrat, parlementaire, ministre, la justice pénale, la justice du travail. Mais je ne connaissais absolument pas la justice des mineurs qui est très spéciale, qui repose sur le temps. On ne juge pas un enfant en vitesse, sans qu’il y ait un rapport d’éducateur qui donne une opinion ou deux opinions sur les perspectives de cet enfant. On ne le juge pas sans  qu’il n’y ait un avocat et sans qu’il y ait eu une enquête préalable. Donc c’est une justice qui prend le temps. De quoi ? D’apprécier dans quelle mesure un enfant appelle une sanction et laquelle ? ou au contraire qu’on lui impose ou propose des mesures éducatives qui vont le faire changer et rentrer dans le rang. Et en France, 80% des enfants qui viennent au tribunal des enfants pour une infraction plus ou moins grave ne reviennent jamais. Donc cela ne marche pas si mal.

V. B. : Vous constatez donc que la justice des mineurs fonctionne plutôt bien.

P. J .: Plutôt bien, grâce à un dévouement incroyable de magistrats mal payés, débordés, surchargés, avec des greffiers pas assez nombreux, des moyens matériels insuffisants. C’est un problème général de la justice française dans le domaine social : le manque des moyens.

V. B. : Au cœur de la justice des mineurs, il y a la réforme de l’ordonnance de 45 qui  a déjà été modifiée, qui le sera encore. Vous pouvez nous parler de cette ordonnance qui est  un texte fondamental dans la justice des mineurs ?

P. J. : A l’époque, De Gaulle était chef du gouvernement provisoire. La France n’était  pas encore libérée, la guerre n’était pas finie. C’est extraordinaire qu’en février 45, alors qu’il y a la contre-offensive des blindés de von Rundstedt dans les Ardennes (la guerre je m’en souviens, j’étais petit garçon), De Gaulle promulgue parmi d’autres textes, une ordonnance sur la justice des mineurs. Il faut se rappeler que la France, avec les deux guerres, entre la guerre de 14 et la deuxième guerre mondiale, avait perdu beaucoup d’hommes. Donc, on voulait des enfants. L’ordonnance de 45 reflète cette politique nataliste. C’est ce qu’écrit  De Gaulle dans ce qu’on appelle l’exposé des motifs : « La France n’est pas assez riche d’enfants pour en perdre un seul qui pourrait être ramené dans le droit chemin ». C’est une politique de l’enfance, de sauver la population au lendemain d’une seconde guerre. Et deuxièmement, c’est une politique inspirée par les philosophes.

V. B. : Elle a été initiée par  le Conseil National de la Résistance.

P. J. : C’était conforme au programme du Conseil National de la Résistance. Cela faisait partie de ces visions optimistes, réformatrices et généreuses qui ont animé cette période. Malheureusement, elle a été modifiée des dizaines de fois. Parfois en mieux. De Gaulle en 58 a pris une nouvelle ordonnance pour développer encore le service  social. Mais avec Sarkozy, de façon étrange, maniaque, systématique, fébrile, tous les ans il y avait une loi, parfois deux lois, pour raboter cette ordonnance, mettant en cause les mineurs alors que, dans la réalité, les enfants commettent peu d’infractions, très rarement des crimes, le plus souvent dans des conditions telles qu’on voit d’où ça vient et comment on peut les en sortir. Pour eux, il y a une réponse pénale très forte. Beaucoup plus que pour les grands fraudeurs fiscaux.



 

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Biographie.

Pierre Joxe est né le 28 novembre 1934 dans le 1er arrondissement de Paris est une des grandes figures de la Cinquième République. Riche d’un héritage familial artistique, intellectuel et républicain, il s’engage très tôt dans le combat contre la décolonisation.

Magistrat de formation, celui qui à partir de 1965 sera un des plus proches de François Mitterrand. Après la victoire de la gauche en 1981, il deviendra ministre de l’Industrie, président du groupe socialiste de l’Assemblée Nationale, ministre de l’Intérieur (1984-1886 et 1988-1991) et ministre de la Défense (1993-2001).

Quittant la vie politique, il est nommé Premier président de la Cour des comptes, son corps d’origine, de 1993 à 2001. Puis il siège au Conseil Constitutionnel entre 2001et 2010. Depuis, il est avocat au barreau de Paris.

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