Jean-Michel Espitallier

La création sans révérence

Mis en ligne le 19 12 2016

Depuis trente ans, le poète Jean-Michel Espitallier construit une œuvre multiple en jouant des codes. En authentique insoumis, il invente des formes, déteste les normes, trafique la langue, les sons et le sens jusqu’à l’absurde. Il est, dit-il, un écrivain à la traçabilité aléatoire.

 

Entretien mené par Anne-Laure Chamboissier, historienne de l'art et curator. Elle a crée en 2013 Champrojects, structure dédiée à la réflexion transversale autour de la question du son et de sa relation avec différentes disciplines: cinéma, arts visuels, littérature. 

 

Verbatim (début de l'entretien):

Anne-Laure Chamboissier Je voudrais qu’on en revienne à la jeunesse de votre travail. Un jour, vous m’avez dit j’ai toujours voulu être écrivain ou musicien, il n’y avait pas d’autres choix possibles pour moi. Finalement, vous n’avez pas arrêté de naviguer entre ces deux domaines. Mais à quel moment l’écriture, voire la lecture qui est quelque chose de très important pour vous, et la musique, sont-ils entrés dans votre vie ?

Jean-Michel Espitallier L’écriture ? Je dirai depuis toujours. J’ai vraiment des souvenirs très très lointains où j’écrivais des poèmes un peu comme tout le monde. Moi, je crois que la scène primitive – chez moi il y avait beaucoup de livres, mes parents étaient de grands lecteurs, ce n’étaient pas des intellectuels mais ils y avaient beaucoup de livres  – et puis ma mère m’avait acheté, avait acheté pour la famille, la série des Rougon-Macquart d’Emile Zola. J’ai commencé à lire Emile Zola en sixième et en cinquième. (…) Et puis j’ai eu une rencontre quand j’étais en CE2, en CE1, donc tout petit, avec un livre d’école qui s’appelle Au pays bleu qui est comme une autobiographie, écrit par un type qui s’appelle d’Edouard Jauffret qui est mort il y a très longtemps, dans les années 4O je crois, et dont chaque leçon était une petite histoire de ce petit garçon qui s’appelle Edouard. J’étais fasciné par cette histoire là, par les illustrations. Cela a provoqué chez moi quelque chose de très puissant, très puissant en terme d’imaginaire et de rêverie. J’ai longtemps associé ma mère à la maman d’Edouard. Il y avait un truc d’un peu indécis. Et puis, en troisième, j’ai eu un professeur de français qui nous lisait à la fin du trimestre des extraits des souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, etc. Et là, j’ai pris conscience qu’avec l’écriture, la lecture pouvait être un outil pour retrouver son passé, pour le reconstruire. Moi qui suis un nostalgique - je suis un nostalgique dynamique, pas un nostalgique mélancolique -, j’ai un rapport au passé qui m’intrigue, qui m’intéresse, qui me questionne. Donc je me suis dit, c’est dingue qu’avec l’écriture on puisse aller explorer une part de soi même qui est enfuie, quelque chose de très pertinent et de très efficace. Là je pense que c’était parti. Et puis puisque vous rappelez ma double casquette de musicien, j’ai commencé très tôt à faire de la musique. J’ai commencé par le piano puis je me suis mis à la batterie et dans le premier groupe que j’ai créé, j’avais douze ans, c’est moi qui écrivais les paroles. Beaucoup en anglais, quelques unes en français, les textes en anglais étaient bourrés de fautes évidemment, j’étais en cinquième ou en sixième, ce n’était pas terrible. C’est marrant, je me souviens, il y avait une chanson qui mettait en scène un personnage qui s’appelait Bébert et ça c’était uniquement une référence aux Beatles, Get back, c’est Jojo. Là aussi une espèce de volonté de me mesurer aux choses que j’aimais. Et puis je dirai qu’il y avait un rapport de fiction au réel. Par exemple, moi je suis né dans une petite ville de basse montagne, à Barcelonnette, et je ne m’intéressais pas à la montagne. J’étais très peu skieur, je ne marchais pas, cela ne m’intéressait pas beaucoup. En fait pour m’intéresser à l’univers qui m’entourait, je me suis acheté des cartes de l’ING, à l’époque on appelait ça des cartes d’état-major, et j’ai commencé à rêver sur les toponymes. Dans les montagnes, dans les campagnes, partout il y des villages des hameaux, des lieux, ce qu’on appelle des quartiers et je rêvais sur ces noms là. Je me souviens, il y a un coin dans cette vallée de l’Ubaye, qui s’appelle Soleil Bœuf.  Je ne sais pas ce que c’est, cela ne m’intéresse pas de savoir ce que c’est, cela me faisait rêver. Après, j’allais voir à quoi ressemblait Soleil Bœuf. Il y avait une espèce d’à rebours. Il fallait d’abord passer par la fiction, par le discours, en l’occurrence c’était un discours cartographique mais la cartographie c’est le goût de la littérature. Donc voilà, j’ai toujours écrit et j’ai toujours fait de la musique. Je voulais être aussi chauffeur de locomotive.

 

A-L. C : C’est amusant que vous nous parliez de l’intérêt pour la toponymie, pour la cartographie, car ce sont des choses que l’on retrouve après dans vos livres, je pense particulièrement à un livre qui est sorti il n’y a pas très longtemps et qui s’appelle France romans, une manière de revenir à l’exploration de quelque chose de très enfouie et qui revient à l’intérêt de l’enfance…

J.-M. E. Une espèce d’émerveillement sur le monde qui est à la fois une sorte de chaos parce que la perception du réel est toujours quelque chose de très chaotique, et en même temps il y a des endroits où le chaos est très photographié, il est très codifié. Si vous regardez un paysage, vous voyez un tas de choses différentes très chaotiques au sens où il n’y a pas d’organisations à priori, d’ailleurs sur la carte vous allez voir qu’il y a des courbes de niveaux, tout un tas de choses, les reliefs sont représentés, tous les noms des lieux qui sont là. Ce livre, France romans, est un livre sur le langage, je dirai même plus sur les énoncés, sur une collection d’énoncés. Pour le résumer un peu, j’ai isolé quatre mille communes de France pour leur nom, les noms qui m’intéressaient, soit parce qu’ils étaient curieux, étranges, insolites, soit au contraire très banals, un peu franchouillards, un peu ridicules, etc. Donc j’ai fait une collection de ces noms de communes et puis j’ai voulu trouver quelque chose à dire sur chacune de ces communes. Je suis allé chercher, notamment sur internet, mais aussi dans des manuels scolaires, des guides touristiques, pour embrasser, peut-être pas l’ensemble, mais un grand nombre de type de discours, donc je suis allé chercher des choses à dire sur chacune de ces communes. Il y a des choses drôles, des choses très tristes, des choses très glauques. Il y a des extraits de presse locale par exemple, avec des titres un peu concon, des délibérations de conseil municipal qui sont absolument extrêmement ennuyeux. Tout cela raconte des petites histoires, mais cela raconte peut-être aussi, surtout peut-être, la façon qu’il y a de raconter des choses, de raconter le réel. Un grand titre de presse locale à côté d’un extrait d’un livre pour enfant qui parle de la commune en question. Cela donne une espèce d’éventail des types de discours qui sont possibles aujourd’hui. Et tout ça, évidemment, sauf exception, c’est du prélèvement, du cut up. Pas du cut-up au sens strict du terme parce que le cut-up c’est particulier, mais c’est du copié-collé.

 

 

 

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Jean-Michel Espitallier est né le 4 octobre 1957, à Barcelonnette dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Il fait des études de lettres à la fac d’Aix-en-Provence.

De 1985 à 2002, il travaille au service de presse des Editions Gallimard puis comme lecteur de manuscrits de cette maison puis aux Editions Tallandier. Éditeur puis directeur littéraire, il a notamment publié Lucien Jerphagnon, Jean-Luc Steinmetz, Alain Buisine, Jean-Robert Pitte, Jean Preposiet.

En 1989, avec Jacques Sivan, son ami d’enfance, il fonde la revue Java. Vannina Maestri les rejoint dans cette aventure qui s’éteindra en 2005. En seize ans et 25 numéros, Java s’est imposée comme l’une des revues qui a le plus exploré les dimensions expérimentales de la poésie contemporaine.

Parallèlement, Jean-Michel Espitallier collabore  au Magazine littéraire de 1992 à 2002 et y coordonne notamment un dossier sur la "Nouvelle poésie française" (mars 2001). Cet « enfant terrible de la poésie française » - selon l'universitaire canadien John Stout - reste un franc-tireur, inclassable, atypique et volontiers iconoclaste dans son travail comme dans son parcours.

Il mène parallèlement une carrière de batteur (notamment avec le groupe Prexley 2006-2010), travaille avec de nombreux artistes, notamment le bassiste Kasper T. Toeplitz , le guitariste Olivier Mellano (projet Guitar Poetry Tour) et le poète Jérôme Game (Overflow). Il collabore à la création chorégraphique "Has Been" (à partir de 2016) avec la compagnie Labkine et Valeria Giuga.

Jean-Michel Espitallier est également membre du comité de rédaction de Radio (fondation Louis-Vuitton, 2015-2016) et dirige la collection "A tombeau ouvert" aux Editions Philippe Rey.

 

 

 

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