Etienne Tassin

Hannah Arendt : comment faire monde commun.

Mis en ligne le 26 11 2016

La fabrication de l’homme superflu, les Droits de l’Homme et la crise de l’Etat-Nation : la pensée d’Hannah Arendt (1906-1975) résonne fortement avec les débats contemporains. Le philosophe Etienne Tassin en éclaire les coups de génie et les paradoxes. Quand la politique, c’est faire un monde avec ceux qui n’ont rien en commun.

 

Entretien mené par Aurore Mréjen, docteur et chercheuse en philosophie, auteur de La Figure de l’homme. Hannah Arendt et Emmanuel Levinas (Ed. du Palio, 2012) et de « Hannah Arendt et le procès Eichmann : la controverse » (documentaire radio pour “La Fabrique de l’Histoire“, France Culture, 7 mai 2013).

 

Verbatim (début de l’entretien)

Aurore Mréjen : Quand et comment avez-vous découvert la pensée et l’œuvre d’Hannah  Arendt ?

Etienne Tassin :  Je l’ai découverte un peu par hasard avec un texte qui faisait partie d’un recueil intitulé La Crise de la Culture, traduit en français et publié en 1972, qui recueille ce qu’Arendt appelle des « exercices de pensée ». L’un de ces exercices de  pensées était consacré à l’école sous le titre « La Crise de l’éducation ». A  l’époque, j’enseignais à l’Ecole Normale dInstituteurs et ce texte était approprié pour réfléchir sur la question de l’éducation. Cela m’a  tout de suite passionné pour une raison précise qui tient  au caractère polémique de la pensée d’Arendt. Il y avait à cette époque là, au début des années 1980, un débat un peu caricatural entre les “pédagogistes“ d’un côté, ceux qui clamaient les vertus de la pédagogie, et les tenants de “l’école républicaine“ qui défendaient l’idée que  l’instruction était la seule vérité en matière d’éducation. Le texte d’Arendt cassait cette opposition-là, d’une manière très subtile. Mais elle a quand-même été “récupérée“ par les tenants de l’école républicaine, qui retenaient qu’Arendt préconisait : il faut instruire. Or, ce n’est pas du tout ce que dit Arendt. Certes, elle critique de façon virulente les pédagogues, qui n’ont rien à enseigner d’autre que l’art de parler avec  leurs élèves. Mais elle dit autre chose, qui est fondamental et a été mon point d’accroche : dans le jeu de la  transmission, il y a des adultes - particulièrement des éducateurs, des professeurs et aussi des parents -, qui ont la chance d’être les représentants du monde et de transmettre cette image du monde à ceux à qui ils s’adressent. C’est très intéressant parce qu’elle défend ce paradoxe, très frappant, selon lequel : si on veut être révolutionnaire en politique (c’est-à-dire conserver la totale liberté des acteurs dans la manière qu’ils ont de réorganiser le monde, la société, de se battre pour leurs idées), il faut être conservateur en matière d’éducation. Je ne peux accéder à une totale liberté dans un monde auquel j’appartiens, dans lequel je m’intègre, dans lequel je peux agir, qu’à condition qu’on me permette d’accéder à ce monde. Le rôle des générations antérieures est bien de transmettre ce monde à ceux qui auront pour mission de le transformer eux, selon leurs dispositions à eux. C’est ainsi que je suis entré dans l’œuvre d’Arendt, avec cette analyse dont vous voyez qu’elle est profondément paradoxale. Et je crois que ce qui fait la grandeur, l’intérêt et la difficulté d’Arendt est précisément qu’elle ne cesse de travailler sur les paradoxes.

A. M. : On reviendra sur cette question des paradoxes… Qu’est ce qui fait la spécificité d’Arendt dans la philosophie politique, sachant qu’elle-même ne se définissait pas comme une philosophe, mais une théoricienne politique ?

E. T. : Je crois que sa spécificité  la plus remarquable est qu’elle  travaille au sein de la philosophie contre la philosophie politique. C’est-à-dire contre une tradition, dont elle dit qu’elle remonte à Platon, tradition au sein de laquelle le philosophe se soustrait aux exigences de la Cité, prend de la hauteur et, de cette vision de surplomb, décrète quelles sont les règles qu’il faut établir si on veut que la Cité soit juste, bonne, heureuse, accomplie etc. Cette tradition-là, aux yeux d’Arendt, est celle de la philosophie politique, c’est la philosophie des philosophes qui traitent la politique comme un objet qui pourrait être tout d’un coup organisé, maitrisé, contrôlé, dirigé. C’est une manière de méconnaître la donne fondamentale qui est à ses yeux la donne de la politique : la pluralité des individus - pluralité des situations, des communautés, des états, des problèmes, des rapports de force, des conflits. Et ça c’est pas contrôlable, pas gérable, aucune théorie ne saurait dire ce qu’il convient de faire. Or, une tradition de la philosophie politique a été une tradition de théoriciens, jusque et y compris John Rawls et la Théorie de la Justice. John Rawls fait des théories sur ce que devrait être la bonne gouvernance, la bonne société, la justice. Cette posture théorétique est en réalité le principal obstacle à la compréhension de ce qui est en jeu dans la vie politique. Ce qu’à fait Arendt est, en quelque sorte, de faire basculer la situation : partons de la politique elle-même au lieu de partir de la philosophie ; ne cherchons pas à soumettre la politique aux exigences de la pensée philosophique, essayons de soumettre la philosophie à cette réalité incontrôlable qu’est la politique, gouvernée par la pluralité humaine, donc aléatoire, indécidable. Cette idée a été à mes yeux sa contribution géniale à la fin du  vingtième siècle. Elle dit qu’au fond la politique est une affaire d’action. Donc, il faut partir de l’action, analysons ce que c’est que l’action. Quand elle  parle de l’action, elle n’entend pas que l’action politique est une action parmi d’autres – comme il y aurait l’action pédagogique, l’action scientifique, l’action économique, l’action morale, technique… Non, elle veut dire que la politique, c’est agir. “Politique“ n’est pas l’adjectif qui qualifie l’action ; c’est la politique qui est qualifiée par l’action comme étant sa nature, son mode d’être.

Il nous faut donc nous intéresser à ce que veut dire agir. D’abord, on n’agit qu’avec d’autres, la pluralité est la condition de l’action. Alors, qu’est ce que veut dire agir avec d’autres ? C’est engager des relations qui vont évidemment devenir conflictuelles, combattives, établir des rapports de force, des antagonismes de toutes sortes en vue de faire exister notre liberté. Non pas ma liberté privée, individuelle, mais ma liberté précaire,  en tant qu’elle est l’expression rendue possible par une liberté collective. C’est une liberté éminemment politique.

Le coup de génie d’Arendt a été de dire : agir, c’est commencer quelque chose ; commencer quelque chose, c’est commencer un geste libre ; il n’y a pas d’autres libertés que les libertés d’agir, il n’y a pas d’autre action que l’action libre ; et, dans cette liberté, la multiplicité ou la pluralité des commencements vont évidemment entrer en tension, en conflit. Voilà ce qu’est le milieu, la vie politique. Là, elle prenait le contre-pied de toute la tradition néoplatonicienne (…) ».

 

 

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Etienne Tassin est philosophe, spécialiste de la pensée d’Hannah Arendt, professeur de philosophie politique à l’Université Paris-Diderot, chercheur au Laboratoire du Changement Social et Politique.

Ayant consacré plusieurs ouvrages à Hannah Arendt, il a croisé aussi, sur son chemin philosophique, l’œuvre de Patocka, de Merleau-Ponty et de Simone Weil. Ses travaux portent aujourd’hui prioritairement que l’action politique, les formes contemporaines du cosmopolitisme et les expériences du sujet politique. C’est notamment en ce sens qu’il s’intéresse aux migrations mondiales et soutient l’action d’associations ou artistes en faveur des migrants en Europe.

 

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