Patrick Boucheron

Comment écrire l'histoire du monde ?

Mis en ligne le 03 05 2016

Mondiale, globale ou connectée, l’histoire renouvelle les horizons du roman national. Pas-de-côté, changement de focale, dépaysement. L'historien médiéviste Patrick Boucheron, qui fut l’un des premiers en France à la tenter, raconte cette aventure de la connaissance. 

Entretien mené par Emmanuel Laurentin, producteur de "La Fabrique de l'Histoire" à France Culture.

 

Verbatim (début de l’entretien)

Emmanuel Laurentin : Vous avez publié, il y a quelques années maintenant, un ouvrage collectif qui s’appelait « Le monde au XVème siècle » et qui a permis, avec d’autres ouvrages du même type, de réfléchir à ce qu’on pourrait nommer la mondialisation en cours de l’histoire, c’est à dire un nouvel intérêt peut-être, vis à vis de l’histoire mondiale qui prend des chemins divers. J’aimerai que nous commencions notre conversation sur ces divers chemins que prend cette histoire. Est-ce qu’il y a une possibilité de mettre entre eux ces concepts que sont l’histoire mondiale, l’histoire globale, l’histoire connectée pour dire qu’ils forment plusieurs bras d’un même fleuve, qui nous conduisent d’une histoire nationale à une histoire beaucoup plus large, ou est-ce qu’il est trop difficile de le faire ?

Patrick Boucheron : Bien sûr qu’il y a cette volonté, sinon de sortir de l’histoire nationale, parce qu’il faut bien comprendre que tous les termes que vous employez et qui effectivement se rapportent à différentes manières d’écrire l’histoire du monde, tous ces termes là, s’éloignent sans doute d’une forme un peu étriquée d’histoire nationale mais ne lui tournent pas le dos nécessairement. En tout cas, ils ne sont en rien des entreprises idéologiques ou simplement intellectuelles de dé-légitimation de l’histoire des pays qui gardent toute légitimité. Au fond, c’est une question d’échelle. Alors peut-être faut-il préciser les différentes possibilités,  en fait, narratives - parce que c’est de cela dont il s’agit-, que les différentes étiquettes que vous avez employées peuvent porter avec elles. L’histoire globale, c’est la manière la plus simple de désigner un élargissement des perspectives, c’est-à-dire que le monde comme échelle devient l’objet même de l’histoire. Mais alors évidemment pour mener à bien cette histoire, il faut en rabattre sur tout ce que l’histoire précédemment vient à poser comme exigences par rapport à l’attention, aux acteurs et à leurs stratégies, par rapport aux archives, la manière dont elles sont situées, la manière dont intensément on peut les exploiter. Tout cela, dès lors que l’on veut voir les choses de très haut, s’estompe et donc on voit, comme d’un hublot d’avion, les grands reliefs mais se perd évidemment la texture des sociétés et aussi de leur temporalité. C’est précisément pour se rapprocher des paysages, des visages, du temps aussi que l’histoire connectée tente de contrevenir à ces fresques que l’histoire globale propose. Là où l’histoire globale suggère de grands récits souvent documentés de manière hétérogène parce que si on veut faire du même élan une histoire de l’Eurasie, alors il va falloir inévitablement joindre ensemble des régimes documentaires qui sont disparates.

E.L. : De première ou de seconde main par exemple.

P.B. : De première ou de seconde main, cela pose aussi des questions linguistiques sur lesquelles on peut revenir mais évidemment cela pose toute une série de questions auxquelles l’histoire connectée ne répond pas mais elle les contourne.  Donc elle tente de faire une histoire locale de la manière dont chaque endroit du monde est au fond travaillé et traversé par la mondialité. Avec l’histoire connectée, le monde n’est plus, je dirais, l’échelle d’analyse mais l’objet de l’analyse et au fond n’importe quelle histoire peut devenir une histoire mondiale. Dans les deux cas, il y a d’autres labels mais on s’épuiserait à vouloir les distinguer. Dans les deux cas, il s’agit bien effectivement de tenter une expérience et je dis une expérience narrative car il s’agit de réfléchir à d’autres manières d’écrire l’histoire et qui est une autre façon, au fond, de poser les problèmes que l’on se pose depuis longtemps. Et c’est ça que je voudrais dire. Ce n’est pas qu’une province de l’historiographie, l’histoire mondiale, globale, world history, histoire connectée. C’est une manière de faire qui, et c’est cela qui nous a intéressés, peut intéresser et travailler l’histoire toute entière.

E.L.: Une façon de renouveler les problématiques, de regarder avec un autre œil des questions que l’on avait sous les yeux mais que l’on ne voyait pas auparavant.

P.B. : Oui. Alain Boureau, dans son livre sur Kantorowicz, dit qu’il y a deux rêves de l’historien. Le premier, il est archéologique, il est de découvrir quelque chose qui était inconnu et de le découvrir en fouillant et en découvrant une nouvelle source, un nouveau problème, etc. L’autre qui est plus intense, qui est plus fantastique, au sens de La lettre volée d’Edgar Poe, c’est de voir quelque chose que tout le monde avait sous les yeux. Et au fond, de le voir différemment, simplement parce qu’on a changé de point de vue. C’est élémentaire comme gain de connaissance. La méthode est simple, mais les effets sont puissants.

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Biographie 

Patrick Boucheron est né en 1965, à Paris. Après des études secondaires au lycée Marcelin Berthelot (Saint-Maur-des-Fossés) puis au lycée Henri IV (Paris). Il entre à l’École normale supérieure de Saint-Cloud en 1985 et obtient l’agrégation d’histoire en 1988. Il soutient en 1994 à l’université de Paris 1 sa thèse de doctorat d’histoire médiévale, publiée quatre ans plus tard sous le titre Le pouvoir de bâtir. Urbanisme  et politique édilitaire à Milan (XIVe-XVe siècles) voir bibliographie.

Maître de conférences en histoire médiévale à l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud de 1994 à 1999, puis à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne à partir de 1999, il est élu professeur d’histoire du Moyen Âge dons cette même université en 2012. Il est, depuis 2015, président du conseil scientifique de l’École française de Rome. Il a été élu la même année professeur au Collège de France sur la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle ».

Ses travaux ont d’abord porté sur l’histoire urbaine de l’Italie médiévale et sur l’expression monumentale du pouvoir princier, cette histoire sociale étant envisagée dans toutes ses dimensions, des plus matérielles et concrètes (économie de l’édilité, techniques de construction) aux plus abstraites (pensée politique et styles architecturaux). Ces travaux l’ont mené vers deux directions principales : d’une part, la saisie synthétique du fait urbain dans une démarche d’histoire comparée à l’échelle européenne, d’autre part l’analyse de la sociologie historique de la création artistique à partir de plusieurs enquêtes menées sur la peinture politique, les enluminures ou la sculpture funéraire.

Parallèlement, Patrick Boucheron a engagé une réflexion sur l’écriture et l’épistémologie de l’histoire aujourd’hui, tentant de réarticuler littérature et sciences sociales à partir de quelques chantiers collectifs (sur la notion d’espace public ou de violences intellectuelles notamment) mais aussi d’expérimentations personnelles.

Membre du comité de rédaction de la revue L’Histoire depuis 1999, du conseil scientifique des Rendez-vous de l’Histoire de Blois et du conseil scientifique du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem, Marseille) depuis 2013, participant régulier du Banquet du Livre de Lagrasse depuis 2008, ainsi que de différentes manifestations publiques, festivals littéraires et initiatives médiatiques, Patrick Boucheron tente de défendre la voix d’un discours engagé et savant au cœur des usages publics de l’histoire. De là son investissement dans le monde éditorial – il fut notamment directeur des Publications de la Sorbonne de 2010 à 2015 et est depuis 2012 conseiller éditorial pour la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil.

(Source : Collège de France.)

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